Épisode 64 : Maya – Privatisation de l’eau : les cas du Sénégal et de l’Afrique du Sud.
Je suis très heureuse d’accueillir Maya Benomar pour discuter de son mémoire de Master en sciences politique « « De la colonisation à la privatisation : Trajectoires comparées de la gestion de l’eau au Sénégal et en Afrique du Sud » réalisé sous la direction du Professeur Mamoudou Gazibo à l’Université de Montréal.
Résumé
L’accès à l’eau est aujourd’hui présenté comme un enjeu majeur du XXIᵉ siècle. Ressource indispensable à la vie, elle est aussi devenue un objet de gouvernance, de stratégies économiques et de rapports de pouvoir. Pourtant, les politiques contemporaines de gestion de l’eau sont souvent étudiées sous l’angle de leur efficacité économique, de leurs performances ou encore de l’opposition entre gestion publique et gestion privée, sans toujours interroger le poids de l’histoire dans les choix actuels.
À partir d’une comparaison entre le Sénégal et l’Afrique du Sud, Maya, dans son travail de recherche propose une lecture différente de la privatisation de l’eau. Elle montre que les réformes engagées à partir des années 1980 ne peuvent être comprises sans revenir sur les héritages institutionnels laissés par les périodes coloniales. Les deux pays ont connu des trajectoires historiques très différentes : une colonisation française centralisée au Sénégal, une succession de dominations néerlandaise puis britannique en Afrique du Sud, avant l’instauration de l’apartheid. Malgré ces différences, les infrastructures hydrauliques ont dans les deux cas été pensées pour répondre aux besoins économiques et stratégiques des puissances coloniales, privilégiant certains territoires au détriment d’autres.
Le mémoire revient sur la manière dont l’eau est devenue un instrument de contrôle territorial, de développement agricole, d’exploitation des ressources naturelles et d’organisation des espaces coloniaux. Au Sénégal, les investissements se concentrent principalement autour des zones stratégiques comme Saint-Louis, Dakar ou la vallée du fleuve Sénégal, tandis que les espaces ruraux restent largement sous-équipés. En Afrique du Sud, les politiques hydrauliques accompagnent d’abord les intérêts commerciaux et agricoles des colons avant de renforcer, sous l’apartheid, les profondes inégalités raciales dans l’accès aux services d’eau et d’assainissement.
L’indépendance du Sénégal comme la fin de l’apartheid ouvrent une période marquée par une volonté de réduire ces inégalités. Mais cette dynamique est rapidement freinée par les difficultés économiques rencontrées par les deux États. Dans le contexte des programmes d’ajustement structurel, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale conditionnent leurs prêts à des réformes favorisant la libéralisation des économies et l’ouverture de certains secteurs publics au secteur privé. L’eau devient alors l’un des domaines concernés par ces transformations.
Le travail s’intéresse ainsi au rôle joué par les institutions financières internationales dans la diffusion d’un nouveau modèle de gouvernance fondé sur la concurrence, l’efficacité économique et la logique de rentabilité. Il montre cependant que ces réformes ne produisent pas les mêmes résultats dans les deux pays. Les formes prises par la privatisation diffèrent selon les héritages institutionnels nationaux : au Sénégal, l’État conserve un rôle central dans l’organisation du secteur à travers un contrat d’affermage qui répartit les responsabilités entre acteurs publics et privés ; en Afrique du Sud, le recours à des concessions confère une autonomie plus importante aux entreprises privées chargées de la gestion de l’eau.
Au-delà des différences contractuelles, la recherche met en évidence une continuité plus profonde. Les critères qui orientaient autrefois les investissements coloniaux, privilégier les espaces les plus stratégiques ou les plus productifs, sont progressivement remplacés par des considérations de rentabilité économique. Les logiques changent, mais les effets territoriaux demeurent souvent comparables : les espaces urbains et les populations les plus solvables concentrent les investissements, tandis que certaines zones rurales restent moins bien desservies. Le mémoire souligne également que plusieurs entreprises impliquées dans ces processus de privatisation sont originaires des anciennes puissances coloniales, une continuité qui interroge les liens entre héritage colonial et transformations néolibérales.
La recherche s’intéresse enfin aux réactions suscitées par ces réformes. Elle montre que les formes de mobilisation diffèrent sensiblement entre les deux pays. Au Sénégal, les réorganisations de la gestion de l’eau donnent lieu à des contestations limitées, malgré des débats autour du recul de la participation communautaire. En Afrique du Sud, l’histoire des luttes contre l’apartheid nourrit au contraire des mobilisations collectives plus importantes contre certaines politiques de privatisation, notamment autour de l’accès à l’eau dans les townships.
En mobilisant les approches du post-colonialisme, du néo-institutionnalisme historique et de la dépendance au sentier, cette recherche montre que les politiques publiques ne naissent jamais de rien. Les décisions contemporaines s’inscrivent dans des trajectoires institutionnelles construites sur plusieurs siècles. Comprendre la gestion actuelle de l’eau suppose donc de replacer les réformes économiques dans une histoire plus longue, où les héritages coloniaux continuent d’influencer les choix politiques, les infrastructures et les inégalités d’accès à une ressource pourtant essentielle.
Chapitrage
00:01:59 – Un parcours guidé par la curiosité et les enjeux de l’eau
Maya Benomar revient sur son parcours en science politique et explique l’origine de son intérêt pour les questions liées à l’eau.
00:05:09 – Pourquoi comparer le Sénégal et l’Afrique du Sud ?
Elle présente les raisons qui ont motivé le choix de ces deux pays et l’intérêt d’une approche comparative.
00:06:42 – Replacer la colonisation au cœur de l’analyse
Pourquoi les héritages coloniaux sont-ils souvent absents des travaux sur la privatisation de l’eau ? Maya expose son approche.
00:08:31 – Deux histoires coloniales, deux trajectoires institutionnelles
Retour sur les histoires coloniales du Sénégal et de l’Afrique du Sud et leurs conséquences sur la gestion de l’eau.
00:10:50 – Les inégalités d’accès à l’eau pendant la colonisation au Sénégal
Comment les choix d’aménagement de l’époque coloniale ont contribué aux inégalités entre espaces urbains et ruraux.
00:14:36 – L’Afrique du Sud : de la colonisation à l’apartheid
Maya explique comment les politiques de l’eau ont évolué jusqu’à l’institutionnalisation des inégalités sous l’apartheid.
00:17:35 – Les indépendances face aux contraintes économiques
Les nouveaux gouvernements souhaitent réduire les inégalités, mais se heurtent rapidement aux difficultés économiques.
00:19:17 – La privatisation de l’eau : entre besoin vital et logique économique
La discussion revient sur les débats autour de la privatisation d’une ressource essentielle.
00:20:35 – Le rôle de la Banque mondiale et du FMI
Les programmes d’ajustement structurel favorisent l’ouverture du secteur de l’eau aux acteurs privés.
00:23:58 – Affermage et concession : deux modèles de privatisation
Présentation des principaux types de contrats mis en œuvre au Sénégal et en Afrique du Sud.
00:29:38 – La privatisation prolonge-t-elle les logiques coloniales ?
La discussion met en évidence les continuités entre héritages coloniaux et choix d’investissement actuels.
00:34:54 – Contestations citoyennes et participation des populations
Les réactions aux réformes diffèrent entre le Sénégal et l’Afrique du Sud, notamment en matière de mobilisation citoyenne.
00:42:22 – Ce que l’approche historique apporte à la compréhension des politiques de l’eau
Maya présente les principaux cadres théoriques mobilisés dans son mémoire.
00:47:02 – Les défis de la recherche comparative
Elle revient sur les principales difficultés rencontrées au cours de son travail de recherche.
00:49:17 – D’autres recherches autour de la géopolitique de l’eau
Maya évoque son intérêt pour les tensions autour du partage des eaux du Nil.
00:50:59 – Et après le mémoire ?
Elle revient sur son parcours professionnel et ses réflexions autour d’un éventuel doctorat.
Mon invitée
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Ressources complémentaires
- Maude Barlow. 2021. À qui appartient l’eau ?
- Éric-Emmanuel Schmitt. 2015. La nuit de feu.
- Simone de Beauvoir. 1946. Tous les hommes sont mortels.
- Khalil Gibran. 1923. Le prophète.
- Amin Maalouf. 1998. Les identités meurtrières.
Podcast
- Les pires moments de l’histoire de Charles Beauchesne
