Épisode 62 : Alice – Misère sexuelle.
Je suis très heureuse d’accueillir Alice Poncet pour discuter de son mémoire de Master 1 en sciences politique, réalisé dans le cadre du séminaire genre et sexualité, approche historique : « Misère sexuelle : analyse d’une notion controversée, de 1966 à nos jours ». Alice a réalisé ce mémoire sous la direction du Professeur Emmanuelle Retaillaud et elle a obtenu pour cet excellent travail Le Prix du mémoire 2025 de Sciences Po Lyon.
Résumé
La « misère sexuelle » est une notion régulièrement mobilisée dans les débats publics, les discours masculinistes ou encore les discussions en ligne. Pourtant, sa définition reste particulièrement floue. Que désigne-t-elle exactement ? Une absence de rapports sexuels ? Une frustration affective ? Une inégalité d’accès à la sexualité ? Ou encore un sentiment subjectif de privation ?
À travers une enquête consacrée à l’histoire et aux usages de cette notion depuis les années 1960, Alice Poncet retrace les multiples significations qu’a prises la « misère sexuelle » au fil du temps. Elle montre comment ce concept, loin d’être figé, a été réapproprié par des acteurs très différents, dans des contextes politiques et intellectuels variés.
L’histoire commence bien avant Mai 68. Dès la fin du XIXe siècle, l’expression apparaît dans des écrits médicaux marqués par les préoccupations hygiénistes de l’époque. Mais c’est surtout avec les travaux du psychanalyste Wilhelm Reich que la notion acquiert une dimension politique. En cherchant à articuler marxisme et psychanalyse, Reich considère que la répression sexuelle participe au maintien de l’ordre social capitaliste. La libération sexuelle devient alors un enjeu d’émancipation collective.
Ces idées sont reprises dans les années 1960 par une partie des intellectuels de gauche radicale et des mouvements étudiants. La question de la sexualité est alors pensée comme un problème politique au même titre que les inégalités économiques ou sociales. Cette approche suscite cependant rapidement des critiques, notamment de la part des féministes. Celles-ci dénoncent une notion qui tend parfois à justifier les violences sexuelles en les présentant comme la conséquence d’une frustration masculine. Elles remettent également en cause une vision de la sexualité construite essentiellement à partir de l’expérience des hommes.
L’épisode revient ensuite sur les réactions intellectuelles à la révolution sexuelle des années 1970, notamment celles des « nouveaux philosophes », qui critiquent l’idée même d’une politisation de l’amour et de la sexualité. Il montre également comment la notion de misère sexuelle évolue progressivement pour devenir, à partir des années 1990, le symptôme d’un malaise masculin davantage centré sur les difficultés de séduction et les inégalités perçues du « marché amoureux ». Les romans de Michel Houellebecq jouent ici un rôle important dans la diffusion de cette nouvelle lecture.
Cette transformation est particulièrement visible dans les milieux masculinistes contemporains. À partir de plusieurs milliers de discussions analysées sur des forums en ligne, Alice Poncet examine les explications avancées par différents groupes, notamment les incels et les communautés « red pill ». Féminisme, immigration, théories évolutionnistes ou déterminisme génétique : ces espaces développent des interprétations variées des causes de la misère sexuelle ainsi que des solutions allant du développement personnel à des propositions de réorganisation de la société.
L’étude met toutefois en lumière une réalité plus complexe que l’image souvent véhiculée dans les médias. Derrière certains discours misogynes ou violents se trouvent aussi des situations de détresse, d’isolement et de souffrance psychologique. Loin des caricatures, l’analyse invite à comprendre les mécanismes sociaux, culturels et politiques qui nourrissent ces revendications.
Enfin, cet épisode interroge la possibilité même de penser une forme de « justice sexuelle ». Comment réfléchir aux inégalités liées à l’accès à une sexualité épanouie sans tomber dans des logiques de droit au corps des autres ? Quels rôles peuvent jouer les institutions publiques, les professionnels de santé ou les politiques sociales dans ces débats ? Autant de questions qui montrent que la sexualité demeure un objet profondément politique, au croisement des rapports de genre, des normes sociales et des aspirations individuelles.
Chapitrage
- 00:02:07 – Parcours de recherche et découverte du sujet
Alice Poncet revient sur son parcours en sciences politiques et sur son intérêt initial pour les mouvements antiféministes. Une rencontre avec une personne adhérant à ces idées l’amène à approfondir ses recherches et à s’intéresser à la notion de « misère sexuelle ».
- 00:07:34 – Une notion insaisissable aux multiples définitions
La « misère sexuelle » apparaît comme un concept particulièrement difficile à définir, dont le sens varie selon les époques, les acteurs et les expériences individuelles. À travers l’analyse de discussions en ligne, Alice Poncet montre que chacun y projette sa propre conception du manque ou de la frustration sexuelle.
- 00:12:37 – Aux origines de la misère sexuelle : médecine, révolution et émancipation
L’expression apparaît dès la fin du XIXᵉ siècle dans des écrits médicaux marqués par les préoccupations hygiénistes. Au XXᵉ siècle, les travaux de Wilhelm Reich lui donnent une dimension politique en faisant de la répression sexuelle un instrument de domination sociale et capitaliste.
- 00:17:40 – La révolution sexuelle comme projet politique
Dans les années 1960, les idées de Reich sont reprises par des intellectuels et mouvements révolutionnaires qui cherchent à penser la sexualité comme une question politique. La lutte contre la « misère sexuelle » est alors envisagée comme une composante de l’émancipation sociale et de la contestation des normes bourgeoises.
- 00:21:50 – Les critiques féministes et la remise en cause du concept
Les féministes contestent rapidement une notion qui peut servir à justifier ou minimiser certaines violences sexuelles au nom de la frustration masculine. Elles soulignent également que cette réflexion repose largement sur une vision masculine de la sexualité et néglige les rapports de pouvoir entre les sexes.
- 00:27:20 – Les années 1970 : retour de bâton et critique de la révolution sexuelle
Des intellectuels comme André Glucksmann, Pascal Bruckner ou Alain Finkielkraut remettent en cause la politisation de l’amour et de la sexualité. Ils dénoncent les nouvelles injonctions produites par la révolution sexuelle et défendent une conception plus privée des relations amoureuses.
- 00:35:24 – Michel Houellebecq et la transformation du concept
Avec les romans Extension du domaine de la lutte et Les Particules élémentaires, la misère sexuelle change progressivement de signification. Elle devient moins une question politique collective qu’un sentiment individuel d’exclusion dans un « marché » de la séduction et des relations amoureuses.
- 00:42:32 – Les masculinismes contemporains et les causes de la misère sexuelle
Alice Poncet présente les principaux courants masculinistes qui se réapproprient aujourd’hui cette notion, notamment les communautés incels et red pill. À partir de plusieurs milliers de discussions analysées en ligne, elle examine les explications qu’ils avancent, du féminisme à l’immigration en passant par certaines théories biologisantes.
- 00:50:30 – Quelles solutions proposent les communautés masculinistes ?
Les réponses avancées vont du développement personnel et de l’amélioration de l’apparence physique à des projets de transformation plus larges de l’organisation sociale. Certaines revendications vont jusqu’à demander une intervention des pouvoirs publics pour garantir un accès plus égalitaire à la sexualité.
- 00:57:08 – Au-delà des caricatures : détresse, isolement et santé mentale
L’image médiatique des incels est souvent associée à la haine des femmes ou aux discours violents. Les recherches montrent cependant que ces espaces sont également traversés par des problématiques de solitude, de souffrance psychologique et d’idées suicidaires.
- 01:01:00 – La diffusion de ces idées hors des forums
Les discours autour de la misère sexuelle ne restent plus confinés à des communautés marginales sur Internet. Ils circulent désormais dans des espaces plus larges et constituent parfois un véritable marché pour certains influenceurs et créateurs de contenu.
- 01:02:13 – Virilité, sexualité et pression sociale
La fréquence des relations sexuelles continue d’être fortement associée à la réussite masculine dans les représentations sociales. Pourtant, les enquêtes montrent que les hommes et les femmes connaissent des niveaux comparables de faible activité sexuelle, même si les hommes déclarent davantage de frustration.
- 01:04:45 – Repenser la question à travers la justice sexuelle
L’une des surprises de cette recherche est la découverte de réflexions féministes et académiques autour de la notion de justice sexuelle. Ces travaux interrogent les conditions d’un accès plus sûr et plus égalitaire à la sexualité sans reprendre les cadres de pensée masculinistes.
- 01:08:14 – Les défis de l’enquête
Alice Poncet revient sur les principales difficultés rencontrées au cours de son travail de recherche. Elle évoque notamment les contraintes de temps et la complexité d’un sujet fortement politisé.
- 01:09:57 – Pistes pour poursuivre la réflexion
Le mémoire ouvre sur de nouvelles questions concernant les liens entre sexualité, médecine et politiques publiques. Les rapports entre militants, professionnels de santé et institutions apparaissent comme un terrain de recherche particulièrement prometteur.
- 01:12:45 – Conclusion et conseils aux étudiants
L’échange se termine par un retour sur les enseignements tirés de ce travail et sur les conseils qu’Alice Poncet souhaite transmettre aux étudiants qui se lancent dans un projet de recherche. Une manière de conclure sur les enjeux méthodologiques et intellectuels soulevés par cette enquête.
Ressources complémentaires
- BANTIGNY, Ludivine, « Quelle « révolution » sexuelle ? Les politisations du sexe» dans les années post-68, dans L’Homme et la Société, n°189-190, 2013
- CLERVAL, Anne, DELPHY, Christine, « Le féminisme matérialiste, une analyse du patriarcat comme système de domination autonome », dans Géographie
sociale, Rennes, PUR, 2015 - COSTELLO, William, WHITTAKER, Joe et THOMAS, Andrew G., « The Dual Pathways Hypothesis of Incel Harm: A Model of Harmful Attitudes and Beliefs
Among Involuntary Celibates », Archives of Sexual Behavior, 2025 - DURAND, Pascal, SINDACO, Sarah, Le discours « néo-réactionnaire », Paris, CNRS éditions, 2015
- FREUND, Julien, « Les nouveaux philosophes », Revue européenne de sciences sociales, vol. 16, no. 43, 1978
- GABAUT, François, Partisans, une revue militante de la guerre d’Algérie aux années 1968, Thèse de doctorat, Université Paris 7, 2001
- GIAMI, Alain, «Misère, répression et libération sexuelles », Mouvements, n°20, mars-avril 2002
- JASPARD, Maryse, « III. Révolution sexuelle ou révolution des rapports entre les sexes ? », dans Sociologie des rapports de sexe, Paris, La Découverte, 2005.
- KAPLAN, Dana, ILLOUZ, Eva, Le Capital sexuel, Paris, Seuil, 2023
- LAVIRON, Camille, « Les nouveaux enjeux de la misère sexuelle », Chimères, n°98, 2021
- PANASIUK, Mariia, « The Incel Phenomenon: Neoliberalism, Oedipal Crisis, and Masculinity », Education and Science of Today: Intersectoral Issues and
Development of Sciences, Actes de conférence, Logos, 2024 - PAVARD, Bibia, ROCHEFORT, Florence, ZANCARINI-FOURNEL, Michelle, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos
jours, Paris, La Découverte, 2020. - PLAQUEVENT, Blanche, « Penser la révolution sexuelle dans les années 1960 : intellectuel·le·s et étudiant·e·s en quête de subversion », dans Ethnologie
française, vol. 49, 2019 - SHEPARD, Todd, Mâle décolonisation. L’ « homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, Paris, Payot, 2017
- SKINNER, Quentin, « Meaning and Understanding in The History of Ideas », History and Theory, Vol. 8, n°1, 1969, pp.3-53
- SRINIVASAN, Amia, Le droit au sexe. Le féminisme au vingt-et-unième siècle, Paris, Éditions Points, 2022
- STEMBERGER, Martina. « Machisme chez Michel Houellebecq. “Une femme est certes humaine”. Mélancolie et » Roman 20-50, vol. n° 66, n°3, 4 Feb. 2019
- VARROD, Pierre, « Michel Houellebecq : Plateforme pour l’échange des misères mondiales », Esprit, n° 279, 2001
- ZANCARINI-FOURNEL, Michelle, Le moment 68. Une histoire contestée, Paris, Seuil, 2016.
- ANRS, Inserm et Santé Publique France, Contexte des sexualités en France. Premiers résultats de l’enquête CSF-2023 Inserm-ANRS-MIE, rapport, Paris,
2024
