Épisode 61 : Ariane – Le Japon et le déni stratégique.
Je suis très heureuse d’accueillir Ariane Grenet pour discuter de son mémoire de M2 en science politique – relations internationales, « L’évolution du déni stratégique au Japon : élément central dans sa stratégie de dissuasion dans la mer de Chine orientale et méridionale ». Ariane a réalisé son mémoire sous la direction du professeur Thierry Balzacq à Sciences Po Paris.
Résumé
Dans cet épisode du Dazibao, nous nous intéressons à l’évolution récente de la stratégie japonaise et aux transformations profondes de la posture sécuritaire du Japon dans un contexte de tensions croissantes en Indo-Pacifique.
Longtemps associé à une image de puissance pacifiste héritée de l’après-guerre et de l’article 9 de sa Constitution, le Japon développe aujourd’hui de nouvelles capacités militaires destinées à renforcer sa défense face aux menaces régionales. Au cœur de cette réflexion se trouve la notion de « déni stratégique », une logique de défense qui consiste moins à menacer un adversaire de représailles massives qu’à empêcher concrètement une attaque d’être efficace grâce à des capacités antimissiles, cyber ou de contre-attaque limitées.
Cette approche s’inscrit dans un environnement stratégique profondément transformé. Les tensions en mer de Chine orientale, les essais de missiles nord-coréens, ou encore l’affirmation militaire chinoise participent à redéfinir les priorités sécuritaires japonaises. Dans ce contexte, Tokyo cherche à renforcer ses capacités tout en maintenant officiellement une doctrine défensive héritée de l’après-guerre.
Les transformations récentes des forces d’autodéfense japonaises occupent ainsi une place centrale : augmentation du budget militaire, investissements dans les systèmes antimissiles, développement de capacités de contre-attaque, renforcement de la cyberdéfense ou encore modernisation des équipements militaires. Les débats autour de l’acquisition de missiles longue portée illustrent particulièrement les ambiguïtés de cette évolution : ces capacités sont présentées comme défensives puisqu’elles viseraient à empêcher ou interrompre une attaque, mais elles rapprochent aussi le Japon de capacités traditionnellement considérées comme offensives.
Les tensions autour des îles Senkaku permettent également de comprendre les nouvelles formes de confrontation régionales. Administré par le Japon mais revendiqué par la Chine, cet archipel situé en mer de Chine orientale est devenu un point de friction majeur. Incursions régulières de navires et d’avions chinois, présence de navires de pêche, stratégies de pression graduelle et démonstrations de puissance participent à installer une situation de tension permanente sans conflit ouvert.
La réflexion stratégique japonaise ne repose toutefois pas uniquement sur les capacités militaires. Le Japon cherche également à renforcer sa position dans l’Indo-Pacifique par la diplomatie, les alliances régionales et la défense d’un ordre international fondé sur le droit. Les coopérations sécuritaires avec d’autres États asiatiques, les partenariats avec les États-Unis, ainsi que l’aide sécuritaire apportée à certains pays partenaires témoignent de cette volonté de consolider un environnement régional favorable à ses intérêts stratégiques.
L’héritage du pacifisme japonais reste néanmoins central dans ces débats. Depuis 1945, la Constitution et la doctrine Yoshida ont profondément structuré le rapport du pays à la guerre et à la sécurité. Pendant plusieurs décennies, le Japon a privilégié le développement économique tout en laissant largement sa protection militaire aux États-Unis. Les évolutions actuelles soulèvent donc des questions importantes : jusqu’où le Japon peut-il renforcer ses capacités militaires sans remettre en cause sa doctrine défensive historique ? À partir de quel moment des équipements présentés comme défensifs deviennent-ils offensifs ? Et comment l’opinion publique japonaise perçoit-elle ces transformations ?
Enfin, ces évolutions mettent en lumière les tensions qui traversent aujourd’hui la stratégie japonaise : préserver l’héritage pacifiste de l’après-guerre tout en s’adaptant à un environnement régional de plus en plus conflictuel, maintenir l’alliance américaine tout en cherchant davantage d’autonomie stratégique, et développer des capacités militaires plus crédibles sans apparaître comme une puissance remilitarisée.
Chapitrage
00:00:00 – Introduction et naissance d’un intérêt pour le Japon
Présentation du mémoire consacré au « déni stratégique » japonais et aux transformations récentes de la posture défensive du Japon. Retour sur un parcours personnel marqué par plusieurs années passées en Australie, l’apprentissage du japonais et une spécialisation progressive vers les questions stratégiques et indo-pacifiques.
00:05:06 – Découverte concrète des questions militaires japonaises
Le séjour universitaire à Kobe permet une immersion directe dans les enjeux stratégiques japonais à travers des cours, des visites de bases militaires et des rencontres avec des membres des forces d’autodéfense. La discussion revient également sur la vie universitaire japonaise, les différences culturelles et l’importance des réseaux académiques au Japon.
00:12:23 – Comprendre le concept de “déni stratégique”
Présentation des différentes formes de dissuasion et distinction entre dissuasion par punition et dissuasion par déni. Le Japon cherche avant tout à empêcher une attaque d’être efficace grâce à des capacités défensives, antimissiles, cyber ou de contre-attaque limitées, plutôt qu’à menacer directement un adversaire de représailles massives.
00:18:38 – Diplomatie des valeurs et renforcement des capacités défensives
Le Japon combine renforcement militaire et stratégie diplomatique fondée sur la défense d’un ordre international libéral. La discussion aborde la quuestion des systèmes antimissiles, les capacités d’« Anti-Access Area Denial » (A2/AD) et les évolutions doctrinales récentes liées aux tensions régionales.
00:24:09 – Construire un mémoire sur la stratégie japonaise
Retour sur la méthodologie du mémoire, le travail bibliographique et les principaux chercheurs mobilisés. La discussion explore aussi les origines théoriques du déni stratégique pendant la Guerre froide et les débats sur la crédibilité des différentes formes de dissuasion.
00:32:43 – Pacifisme japonais et héritage de l’après-guerre
Long retour historique sur la Constitution pacifiste, l’article 9 et la doctrine Yoshida. L’entretien montre comment le Japon a progressivement construit une posture stratégique originale conciliant dépendance sécuritaire envers les États-Unis, développement économique et capacités militaires limitées.
00:37:43 – Sécurité globale et évolution des forces d’autodéfense
Présentation du concept japonais de “comprehensive security”, qui associe sécurité militaire, économique et énergétique. La discussion revient ensuite sur la création des forces d’autodéfense et sur l’évolution progressive du rôle international du Japon depuis les années 1990.
00:44:41 – Chine, Senkaku et tensions régionales
Analyse des principales menaces perçues par Tokyo, avec un focus particulier sur la Chine. Les îles Senkaku deviennent un cas d’étude central pour comprendre les tensions sino-japonaises, les incursions chinoises et les stratégies de pression graduelle en mer de Chine orientale.
00:52:10 – Diversification des partenariats stratégiques japonais
Le Japon cherche à réduire sa dépendance envers les États-Unis en développant des coopérations régionales et une diplomatie de défense plus active dans l’Indo-Pacifique. La discussion évoque également l’aide sécuritaire apportée à certains partenaires comme les Philippines.
01:02:02 – Le Japon se réarme-t-il ?
L’entretien aborde les réformes récentes de la défense japonaise : hausse du budget militaire, capacités de contre-attaque, missiles Tomahawk, cyberdéfense et développement industriel militaire. La question centrale devient celle du passage progressif d’une posture strictement défensive vers des capacités plus offensives.
01:19:10 – Opinion publique, article 9 et débats sur le réarmement
Discussion autour de l’évolution de l’opinion publique japonaise face aux transformations stratégiques du pays. Les débats sur la réinterprétation ou la modification de l’article 9 révèlent les tensions entre héritage pacifiste et préoccupations sécuritaires contemporaines.
01:22:41 – Question nucléaire et difficultés méthodologiques
La question nucléaire reste largement taboue au Japon malgré certains débats récurrents. Ariane revient également sur les défis méthodologiques de son mémoire : traduction des concepts militaires, accès aux sources japonaises et réalisation d’entretiens avec des chercheurs spécialisés.
01:28:00 – Pistes de recherche et conclusion de l’entretien
L’entretien se termine sur les perspectives futures : autonomie stratégique du Japon, évolution potentielle vers une posture plus offensive et nouveaux projets de recherche autour des questions indo-pacifiques.
En bref
Mon invitée
Loading Viewer...
Ressources complémentaires
- DELAMOTTE, Guibourg. La politique de défense du Japon. [s.l.] : Presses Universitaires de France, 2010. 330 p.
- EDSTRÖM BERT. Japan’s evolving foreign policy doctrine: from Yoshida to Miyazawa / Bert Edström. New York, N.Y. Houndmills : St. Martin’s Press Macmillan Press, 1999. 216 p.
- FATTON, Lionel P. « Sailing close to the wind: Japan’s forward deterrence posture toward the Taiwan Strait »,Asian Security. 2024, vol.20 no 1. p. 1-19.
- HEGINBOTHAM, Eric et Richard J. SAMUELS. « Active Denial: Redesigning Japan’s Response to China’s Military Challenge », International Security. 2018, vol.42 no 4. p. 128-169.
- KATAGIRI, Nori. « Japanese Concepts of Deterrence » in Frans P. B. Osinga et Tim Sweijs (eds.). NL ARMS Netherlands annual review of military studies 2020: deterrence in the 21st century–insights from theory and practice. The Hague, the Netherlands : Asser Press, 2021, p. 201-214.
- KATZENSTEIN, Peter J. Rethinking Japanese security: internal and external dimensions. 1. publ. London : Routledge, 2008. 290 p.
- LUPOVICI, Amir. « Deterrence through Inflicting Costs: Between Deterrence by Punishment and Deterrence by Denial », International Studies Review. 2023, vol.25 no 3. p. 1-21.
- NIJBOER, Nora, Paul VAN HOOFT, et Tim SWEIJS. Raising the Costs of Access: Active Denial Strategies by Small and Middle Powers Against Revisionist Aggression. [s.l.]. Hague Centre for Strategic Studies. 2021. 18 p.
- TAKAHASHI, Sugio. « Kiban-teki bōei-ryoku kōsō kara no dakkyaku » (From Basic Defense Force Concept to Capability-Based Planning: For Mission-Oriented Force Planning Construct), Japan Association for International Security. 2016, vol.44 no 3. p. 54-71.
- ZILINCIK, Samuel et Tim SWEIJS. « Beyond deterrence: Reconceptualizing denial strategies and rethinking their emotional effects », Contemporary security policy. 2023, vol.44 n o 2. p. 248-275.
Conférences vidéos disponibles sur Youtube.
- NAGY, Stephen. « Japan-China Relations: Balancing engagement, resilience and deterrence in an era of instability ». Yokosuka Council on Asia-Pacific Studies. Zoom. 24 avril 2025.
- DUJARRIC, Robert, Sachiyo KANZAKI, Marianne PÉRON-DOISE, et al. « Le Japon: une puissance résiliente ? ». IRIS. Zoom. 15 avril 2025.
Sites de traduction recommandées / dictionnaires en ligne.
Termium Plus (Traducteur spécialisé dans les termes techniques de la défense anglais-français)
Deepl
Weblio
Jisho
Applications de traduction
Yomiwa (permet de dessiner les kanji et d’obtenir sa lecture et sa traduction)
Takoboto (pour le vocabulaire)

