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Épisode 67 : Élodie : les hommes victimes de violences conjugales.

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Je suis très heureuse d’accueillir Elodie Gautherot pour discuter de son mémoire de Master 2 en Droit pénal et sciences criminelles – Parcours sciences sociales et criminologie «Les hommes victimes de violences conjugales» réalisé sous la direction du Professeur Valentin WEBER à l’Université de Nantes.


Résumé

Les violences conjugales sont encore largement associées à une représentation : celle d’un homme auteur et d’une femme victime. Si les femmes constituent effectivement la majorité des victimes recensées, cette image tend à laisser dans l’ombre les hommes qui subissent eux aussi des violences au sein de leur couple. Comment ces hommes vivent-ils leur situation ? Comment identifient-ils les violences, parviennent-ils à en parler et sont-ils accueillis lorsqu’ils cherchent de l’aide ?

Une enquête sur des victimes peu visibles

Initialement intéressée par les violences conjugales dans le cadre de son projet professionnel et de son stage dans un cabinet d’avocats intervenant principalement dans la défense des femmes victimes, Élodie Gautherot a choisi de consacrer son mémoire aux hommes victimes. Ses premières recherches lui ont révélé un sujet encore peu exploré et des situations plus nombreuses qu’elle ne l’imaginait.

Pour mener son enquête, elle a notamment diffusé un questionnaire sur les représentations des hommes et des femmes, échangé avec des associations, des avocats, des psychologues et un gendarme, et réalisé des entretiens avec douze hommes victimes de violences conjugales. Pour les rencontrer, elle s’est notamment appuyée sur un groupe Facebook consacré aux hommes battus, en contactant des personnes qui avaient témoigné de leur expérience. Ces entretiens, d’une durée d’une heure et demie à deux heures environ, ont permis d’aborder les violences subies, les démarches entreprises et les difficultés rencontrées.

Des violences qui ne se limitent pas aux coups

L’épisode revient d’abord sur la manière dont le droit français appréhende les violences conjugales. Comme l’explique Élodie Gautherot, il n’existe pas de définition autonome des violences conjugales dans le Code pénal : la dimension conjugale intervient notamment comme circonstance aggravante des violences commises sur un conjoint, un partenaire de PACS, un concubin ou un ancien partenaire.

Les violences peuvent prendre différentes formes. Aux violences physiques s’ajoutent les violences psychologiques et verbales, les pressions, les violences économiques, comme le contrôle des dépenses ou l’impossibilité de disposer de sa carte bancaire, les violences administratives, qui privent une personne de ses papiers ou de son autonomie dans ses démarches, ainsi que les violences sexuelles.

Ces différentes formes peuvent contribuer à maintenir une personne dans une situation de dépendance et compliquer son départ. Elles rappellent également que les violences conjugales ne se résument pas aux traces physiques visibles.

La masculinité au cœur des représentations

L’un des apports de cette recherche est de mettre en évidence le poids des représentations sociales et historiques dans la manière dont les violences conjugales sont perçues. Élodie Gautherot remonte notamment à une époque où les rôles conjugaux étaient fortement codifiés : la femme devait obéissance à son mari, qui était tenu de la protéger. Dans ce cadre, un homme acceptant les violences de sa conjointe pouvait être perçu comme manquant aux normes traditionnelles de la masculinité.

Ces représentations continuent d’influencer les imaginaires. Dans le questionnaire envoyé par mon invitée, la femme victime est notamment décrite comme fragile, sous emprise ou ayant déjà subi des violences. L’homme victime, lui, est plus souvent imaginé comme frêle, timide ou incapable de s’imposer. Pourtant, les hommes rencontrés par Élodie Gautherot ne correspondent pas nécessairement à ce portrait : parmi eux figurent notamment des pompiers, des gendarmes et un ancien sportif de haut niveau.

Cette recherche souligne également une différence dans la perception des auteurs de violences. Dans les réponses au questionnaire, 73 % des personnes interrogées attribuent à la femme auteure des violences des problèmes psychologiques ou psychiques, contre 56 % lorsqu’il s’agit d’un homme auteur. Ces résultats illustrent la manière dont les comportements violents peuvent être interprétés différemment selon le sexe de la personne concernée.

Identifier les violences et oser demander de l’aide

Pour les hommes rencontrés, la prise de conscience intervient souvent tardivement. Certains ont intériorisé le schéma de l’homme auteur et de la femme victime, ce qui les conduit à minimiser les faits ou à ne pas se reconnaître comme victimes. Élodie Gautherot décrit aussi des stratégies d’autoprotection : tenter d’anticiper les réactions de sa conjointe, éviter les conflits et adapter constamment son comportement pour empêcher de nouveaux débordements.

Dans son échantillon, la prise de conscience survient généralement après la séparation, lorsque la personne commence à se sentir en sécurité. Le souhait de protéger les enfants, la crainte qu’ils soient en danger ou la nécessité de rétablir les faits dans un contexte de séparation conflictuelle peuvent ensuite conduire à engager des démarches judiciaires.

Mais franchir la porte d’un commissariat ou d’une gendarmerie ne suffit pas toujours. Certains hommes ont été écoutés et ont pu déposer plainte. D’autres ont essuyé des remarques minimisant les violences, ont été dissuadés de porter plainte ou ont vu leur démarche refusée. Même sans expérience négative directe, l’environnement institutionnel peut renforcer le sentiment de ne pas être légitime à demander de l’aide.

Les professionnels de santé jouent alors un rôle important. Les hommes ne consultent pas nécessairement en se présentant comme victimes de violences conjugales : ils peuvent d’abord exprimer un mal-être. Le travail d’un psychologue ou d’un autre professionnel peut les aider à identifier les violences et à se préparer à d’éventuelles démarches.

Des dispositifs existants, mais un accueil inégal

En principe, les hommes victimes peuvent s’adresser aux dispositifs d’aide aux victimes de violences conjugales. Toutefois, les expériences rapportées dans l’enquête sont contrastées. Certains ont été écoutés et orientés vers les forces de l’ordre ; d’autres se sont entendu répondre qu’ils ne pouvaient pas être pris en charge parce qu’ils étaient des hommes.

La question de l’hébergement d’urgence est également soulevée. Les centres destinés aux femmes victimes ne peuvent pas toujours accueillir des hommes dans les mêmes conditions, notamment pour préserver la sécurité et le sentiment de sécurité de femmes traumatisées. Des structures distinctes pourraient donc être nécessaires, mais les solutions restent limitées dans les situations évoquées.

Élodie Gautherot présente notamment SOS Hommes Battus, qui propose de l’écoute et de l’orientation juridique et psychologique, ainsi que l’association Voice 44, qui accueille des victimes sans distinction de genre. Elle explique également les difficultés de financement rencontrées par SOS Hommes Battus, dont les critères d’accès aux subventions ne correspondent pas toujours aux missions d’accueil des hommes.

Mieux reconnaître toutes les victimes sans invisibiliser les femmes

Les chiffres évoqués au cours de l’entretien rappellent que les hommes représentent une minorité des victimes recensées, mais certainement pas une réalité à négliger. Élodie Gautherot cite, pour 2023, une répartition de 85 % de femmes et de 15 % d’hommes parmi les victimes de violences conjugales. Elle souligne aussi les limites de ces statistiques, qui ne prennent en compte que les faits déclarés, laissant dans l’ombre ce que la criminologie désigne comme le « chiffre noir ».

Reconnaître les hommes victimes ne signifie pas nier la prépondérance des violences subies par les femmes ni remettre en cause les dispositifs construits pour les accompagner. L’enjeu est plutôt de permettre à chaque victime d’être entendue, sans que son sexe détermine a priori sa place dans le récit des violences.

Pour Élodie Gautherot, cela passe notamment par une sensibilisation de l’ensemble de la population et par la déconstruction des stéréotypes associés à la masculinité. Une violence n’est pas réservée à un genre, pas plus que la vulnérabilité ou la capacité à demander de l’aide.


Chapitrage

00:00:00 – Présentation du mémoire et choix du sujet

Élodie Gautherot présente son mémoire consacré aux hommes victimes de violences conjugales et revient sur son parcours. Son stage dans un cabinet d’avocats l’amène à s’intéresser à un sujet qui suscite curiosité, surprise et parfois incrédulité.

00:06:20 – Comment le droit appréhende-t-il les violences conjugales ?

La relation conjugale peut constituer une circonstance aggravante, sans qu’il existe de définition juridique autonome des violences conjugales dans les textes évoqués. Les violences peuvent être physiques, psychologiques, économiques, administratives ou sexuelles.

00:09:34 – Le droit distingue-t-il les victimes selon leur genre ?

Les textes évoqués ne distinguent pas les victimes selon leur sexe, mais les représentations sociales associent encore majoritairement les femmes aux victimes et les hommes aux auteurs de violences.

00:10:32 – L’histoire des rôles conjugaux et de la masculinité

Élodie revient sur la construction historique des rôles conjugaux et des représentations de la virilité. Elle évoque également la cérémonie de la chevauchée, forme de moquerie visant les hommes victimes de violences de leur épouse.

00:14:46 – Les stéréotypes associés aux victimes et aux auteurs

L’enquête met en évidence les représentations associées aux femmes victimes, aux hommes victimes et aux auteurs de violences, notamment autour de la fragilité et des problèmes psychologiques.

00:16:14 – Porter plainte : être écouté et reconnu comme victime

Les témoignages rapportent des expériences contrastées auprès des policiers et des gendarmes, entre plaintes reçues, remarques minimisantes, tentatives de dissuasion et refus de plainte. La question de la légitimité à porter plainte se pose également.

00:19:26 – Existe-t-il un profil type de l’auteur de violences ?

Les violences conjugales traversent les catégories sociales. Les hommes rencontrés ne correspondent pas nécessairement aux représentations associant les victimes masculines à la faiblesse physique.

00:24:20 – La masculinité peut-elle compliquer la démarche de plainte ?

Révéler les violences subies peut être difficile, notamment face à un interlocuteur masculin. Élodie aborde le sentiment de perdre une partie de son identité d’homme et l’impression d’avoir davantage à perdre.

00:27:10 – Prendre conscience des violences et sortir du déni

La difficulté à se reconnaître comme victime, la minimisation des violences et les stratégies d’autoprotection peuvent retarder la prise de conscience et la recherche d’aide.

00:30:27 – La séparation comme moment de prise de conscience

La prise de conscience intervient souvent après la séparation. Le dépôt de plainte peut notamment viser à rétablir les faits lorsque l’ex-conjointe a elle-même porté plainte.

00:33:29 – Les liens affectifs et les freins au dépôt de plainte

L’attachement à la conjointe, le souhait de protéger les enfants et la crainte des conséquences judiciaires peuvent freiner le dépôt de plainte ou conduire à le différer.

00:35:45 – Les professionnels de santé dans le parcours des victimes

Les psychologues et autres professionnels de santé peuvent aider les hommes à identifier les violences subies, à comprendre leur mal-être et à préparer leurs démarches judiciaires.

00:37:56 – Prouver les violences conjugales

Les violences psychologiques ou sexuelles peuvent être difficiles à établir en l’absence d’éléments objectifs. Une remarque dévalorisante adressée à un homme peut aussi être interprétée comme une plaisanterie plutôt que comme un signe de violence.

00:42:05 – Les hommes victimes sont-ils suffisamment pris en compte ?

Les statistiques, le « chiffre noir » des violences non déclarées et la communication institutionnelle interrogent la visibilité des hommes victimes, alors que les femmes restent majoritaires parmi les victimes recensées.

00:47:40 – Quelles structures peuvent accompagner les hommes victimes ?

Élodie présente les dispositifs d’accueil et d’écoute, les associations SOS Hommes Battus et Voice 44, ainsi que les difficultés d’accès à certains hébergements. Les problèmes de financement et les critères d’attribution des subventions limitent les moyens de certaines structures.

00:53:37 – Violences conjugales, séparation et garde des enfants

Les conflits autour de la garde des enfants, les plaintes déposées lors des séparations et les démarches judiciaires croisées peuvent compliquer l’établissement des faits. Les classements sans suite et les situations de violences réciproques soulèvent également la question des responsabilités.

00:57:27 – Comment mieux reconnaître les hommes victimes ?

Élodie souligne l’importance de sensibiliser la population et de déconstruire les stéréotypes liés au genre pour faire évoluer les représentations des violences conjugales.

01:02:11 – Retour sur l’enquête et les difficultés du terrain

Élodie revient sur le recrutement des participants, notamment grâce à un groupe Facebook, et sur les entretiens menés auprès de douze hommes victimes.

01:05:56 – Quelles pistes de recherche approfondir ?

Elle évoque les biais possibles de son questionnaire et une piste qu’elle aurait souhaité approfondir : la parentalité et le partage de la garde des enfants après une séparation.

01:10:00 – De la recherche à la formation d’avocate

Élodie présente son parcours à l’école des avocats, son expérience auprès d’un juge aux affaires familiales et son intérêt pour le droit de la famille.

01:12:03 – Ses conseils aux étudiants qui préparent un mémoire


Ressources complémentaires

  • Mankind. Violence Is Violence : domestic abuse advert Mankind. Campagne de sensibilisation de l’association Mankind
  • Badinter E., XY de l’identité masculine. Paris : Odile Jacob, 1992
  • Cario R., Sayous B., Tabous et réalités du crime au féminin, L’Harmattan Controverses, 2010
  • Dallaire Y., La violence faite aux hommes. Une réalité taboue et complexe, Québec (Canada)  Option santé éditions, Collection mise au point, 2002
  • Gaget M., Ma compagne, mon bourreau : témoignage, Michalon Editeur, 2015
  • Héritier F., Hommes, femmes, la construction de la différence, Editions Le pommier, Le collège de la cité, 2005
  • Ménabé C., La criminalité féminine, L’Harmattan, BibliothèqueS de droit, 2014
  • Schmit G., Les hommes victimes de violences conjugales : L’envers tabou du miroir d’une certaine omerta, Code9, 2024
  • Torrent S., L’homme battu. Un tabou au cœur du tabou, Option santé éditions, 2001

 

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