Épisode 66 : Emma – Les cagots: une « race maudite » ?
Je suis très heureuse d’accueillir Emma Duteil pour discuter de sa thèse en Histoire « La « race maudite ». Ségrégation et émancipation des cagots en Espagne et en France (1670-1820) » qu’elle réalise à l’Université Aix-Marseille, sous la direction de Thomas GLESENER et Professeur José María IMIZCOZ BEUNZA.
Résumé
Que sait-on réellement des cagots ? Cette population, longtemps présente dans le sud-ouest de la France et dans les territoires pyrénéens espagnols, a été entourée de nombreuses croyances et de récits contradictoires. Dans sa thèse en histoire, La race maudite, ségrégation et émancipation des cagots en Espagne et en France 1670-1820, Emma Duteil étudie leur discrimination et cherche à dépasser les représentations construites a posteriori autour de cette population.
Son travail porte notamment sur les raisons et les modalités de cette exclusion. L’un des enjeux centraux de sa recherche consiste à montrer que les personnes désignées comme cagots ne forment pas un groupe uniforme : les formes de discrimination varient selon les villages et les contextes locaux. Emma insiste également sur la nécessité d’historiciser les cagots : ceux qui sont désignés sous ce terme à l’époque moderne ne sont pas nécessairement comparables aux individus appelés Christianus ou Christians dans les sources médiévales.
Les cagots sont attestés dans une vaste zone du sud-ouest : Pays Basque français et espagnol, Navarre, Béarn, Bigorre et jusqu’aux Landes. Dans les sources médiévales, les premières attestations évoquées remontent aux environs de l’an 1000 et utilisent notamment le terme Christianus. Emma explique qu’une association avec la lèpre peut être envisagée pour les premiers individus désignés ainsi, mais que, dès les XIIIe-XIVe siècles, les personnes qualifiées de Christians apparaissent comme des individus aussi sains que leurs contemporains. Aux XVIe et XVIIe siècles, des examens médicaux confirment que les personnes alors appelées cagots ne présentent pas de maladie particulière ni de différence physique spécifique.
L’étymologie du terme « cagot » participe elle aussi à la construction des représentations. Une ancienne théorie l’associait aux Wisigoths, mais Emma explique que les travaux lexicographiques plus récents privilégient une origine liée à cagar, renvoyant aux excréments et à la souillure. Autour des cagots se sont également développées différentes théories sur leurs origines : descendants de lépreux, de Wisigoths, d’hérétiques, de musulmans, ou encore populations arrivées dans les territoires sous la protection de seigneurs. Ces différentes hypothèses ne permettent cependant pas d’établir une ascendance commune démontrée.
L’étude s’intéresse surtout à ce qui se passe lorsque cette catégorie est utilisée pour désigner des individus qui, dans leur vie quotidienne, sont semblables aux autres habitants. Les discriminations prennent des formes très concrètes. Au Moyen Âge, des textes peuvent interdire aux cagots certains métiers et les cantonner à celui de charpentier, en lien avec la croyance selon laquelle la lèpre ne se transmettrait pas par le bois. À l’époque moderne, les personnes désignées comme cagots se diversifient pourtant : certaines deviennent agriculteurs, artisans, musiciens ou encore sages-femmes. Leur travail peut être reconnu et recherché par les autres habitants, tandis qu’eux-mêmes restent marginalisés dans d’autres espaces de la vie collective.
L’église constitue ainsi un lieu majeur de cette ségrégation. Les cagots sont assignés à un banc situé au fond de l’édifice et empêchés d’accéder aux mêmes places que les autres habitants. Lors de certains rituels impliquant un contact physique, comme le baiser de paix ou l’adoration de la croix, ils doivent également intervenir après les autres. Les cimetières deviennent eux aussi des espaces de relégation : des violences peuvent éclater lorsque des personnes désignées comme cagots sont enterrées en dehors de l’emplacement qui leur est réservé.
La discrimination concerne également les mariages, les assemblées villageoises, les charges publiques, les confréries, les corporations ou encore l’accès à certaines ressources communales. Dans les royaumes espagnols, Emma rapproche cette situation du concept de pureté de sang, qui pouvait également concerner d’autres populations et leurs descendants. Le stigmate repose alors moins sur une caractéristique visible que sur une réputation et une généalogie supposée.
C’est précisément ce qui rend l’identification des cagots particulièrement intéressante. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, leur désignation peut apparaître dans les registres paroissiaux. Mais après la disparition progressive de cette mention, la discrimination continue dans certains villages. On sait alors qu’une personne est réputée cagot en raison de son nom, de sa famille, de son quartier ou de son lieu d’habitation. Être cagot relève donc d’une désignation locale : Emma définit, pour les besoins de sa recherche, comme cagot tout individu désigné comme tel par une communauté et soumis à une marginalisation liée à ce statut ou à cette ascendance.
Face à cette discrimination, les cagots ne restent pas passifs. Dès 1515, plus de 200 personnes désignées comme cagots adressent une demande au pape Léon X afin que cessent notamment les discriminations dans les églises. Le pape répond favorablement et leur accorde une protection. D’autres protections institutionnelles suivent, notamment du côté de Charles Quint et des juridictions royales espagnoles. En France, le processus est plus contrasté : certains arrêts du Parlement de Bordeaux restent discriminatoires au XVIe siècle, avant qu’une protection plus nette ne se mette progressivement en place, notamment à partir du règne de Louis XIV.
À partir de 1683, un projet de lettre patente prévoit notamment d’interdire l’usage du terme « cagot » comme injure, en échange d’une contribution financière. Les décisions judiciaires deviennent ensuite progressivement favorables aux personnes qui se plaignent de discriminations. Les cagots utilisent ces protections pour contester les violences et poursuivre ceux qui les discriminent. La disparition de la discrimination ne se fait toutefois pas immédiatement : les institutions locales continuent parfois à défendre leurs coutumes et leurs prérogatives.
Emma avance plusieurs pistes pour comprendre cette persistance. Les personnes désignées comme cagots commencent notamment à s’enrichir aux XVIIe et XVIIIe siècles, à acheter des terres et, pour certaines, à devenir créancières ou prêteuses d’argent. Leur évolution économique peut ainsi entrer en concurrence avec les équilibres locaux. La discrimination peut également fonctionner comme un moyen de maintenir une hiérarchie sociale et de préserver certaines ressources ou certains privilèges. Enfin, dans des territoires bénéficiant d’une forte autonomie locale, la défense de la « coutume » peut devenir un moyen de résister aux interventions du pouvoir royal.
La disparition progressive des cagots comme catégorie sociale résulte de plusieurs phénomènes : les protections institutionnelles, les actions collectives menées par les personnes concernées, les mariages mixtes, l’évolution des représentations et l’assimilation progressive. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les procès liés à cette discrimination deviennent moins nombreux. Le terme et certains stigmates peuvent toutefois subsister localement encore quelque temps.
Cette histoire connaît ensuite une autre transformation au XIXe siècle. Alors que les cagots ont largement disparu comme catégorie sociale identifiable, des voyageurs et des auteurs cherchent à retrouver leurs descendants dans les Pyrénées. Dans le contexte du développement du tourisme pyrénéen et thermal, des représentations associent alors les cagots à des personnes petites, difformes ou atteintes de certaines pathologies. Des articles, brochures et cartes postales contribuent à diffuser cette image. Pour Emma, cette période constitue une véritable mystification : elle projette sur les cagots des caractéristiques physiques qui ne correspondent pas aux personnes étudiées dans les sources de l’époque moderne.
Le terme « cagot » finit lui-même par perdre progressivement son sens historique. Au XIXe siècle, il peut encore être utilisé comme une insulte, avant de devenir beaucoup moins courant. Aujourd’hui, Emma explique qu’il n’est plus utilisé comme insulte dans les Pyrénées, même si le terme reste associé à un ancien stigmate et peut susciter une forme de tabou chez certaines générations.
Au-delà de l’histoire des cagots, cette recherche ouvre enfin sur plusieurs pistes : l’étude d’autres populations historiquement stigmatisées, comme les Caqueux en Bretagne, les Burakumin au Japon, mais aussi la transmission sociale des stigmates ou encore le rôle de l’origine familiale et du métier dans la construction de l’honneur et de la position sociale.
Chapitrage
00:01:00 – Pourquoi s’intéresser aux cagots ?
À partir d’une conversation entre sa grand-mère et elle, Emma présente sa thèse sur les raisons et les modalités de l’exclusion des cagots. Elle cherche notamment à dépasser les clichés construits au XIXe siècle.
00:06:59 – Où trouve-t-on les cagots ?
Les cagots sont étudiés dans le sud-ouest de la France et de part et d’autre des Pyrénées, notamment au Pays basque, en Navarre, en Béarn, en Bigorre et dans les Landes. Ils partagent les langues, la religion catholique et la culture des autres habitants.
00:08:45 – Des « Christianus » aux cagots
Les premières attestations médiévales évoquées remontent aux environs de l’an 1000, dans le cartulaire de Lucq-de-Béarn. Le terme Christianus, associé à la protection de l’Église envers les lépreux, évolue ensuite vers celui de cagot, autour des XVe et XVIe siècles.
00:10:20 – Que signifie le mot « cagot » ?
Emma revient sur les différentes hypothèses étymologiques et sur l’origine aujourd’hui privilégiée, liée à une racine évoquant la souillure. Elle évoque notamment le rapprochement avec cagare, qui signifie déféquer.
00:12:12 – Lèpre, Wisigoths, hérétiques : les théories sur leurs origines
Les cagots ont été associés à différentes ascendances, notamment celles de lépreux, de descendants de Wisigoths, d’hérétiques ou de Sarrasins, sans preuve permettant d’établir ces généalogies. D’autres hypothèses les présentent comme des cadets sans héritage, des nouveaux venus ou des populations installées sous la protection de seigneurs. Les avantages liés à certaines terres seigneuriales pourraient aussi avoir alimenté les jalousies et les discriminations, dans un contexte de concurrence économique, politique et sociale.
00:15:23 – Comment la discrimination se manifeste-t-elle au quotidien ?
Les exclusions concernent le travail, les marchés et les espaces de la vie communautaire. Les cagots sont notamment cantonnés à la charpenterie, associée à l’idée que la lèpre ne se transmettrait pas par le bois. Dans les églises, ils sont placés au fond et doivent accomplir certains gestes après les autres habitants. Les discriminations touchent également les cimetières, les mariages, les assemblées, les corporations et l’accès à certaines charges publiques. Malgré cette mise à l’écart, leur travail et certaines activités, notamment celles de sages-femmes, peuvent être appréciés et utiles à l’ensemble de la société.
00:24:00 – Comment reconnaître un cagot ?
L’identification repose sur les registres paroissiaux, les familles, les quartiers et la réputation locale. Un texte de 1590 impose le port d’une marque en forme de patte d’oie. À partir de 1650, les signes distinctifs et la mention du terme « cagot » dans les registres sont interdits, car le mot est considéré comme une insulte. Les discriminations perdurent néanmoins jusqu’au XIXe siècle. Les personnes désignées comme cagots ne se reconnaissent pas nécessairement dans cette appellation et cherchent au contraire à la faire disparaître.
00:28:04 – Une mobilisation collective contre les discriminations
Dès 1515, les cagots commencent à s’organiser pour contester collectivement les discriminations. Plus de 200 personnes signent une demande adressée au pape Léon X pour obtenir leur fin, notamment dans les églises. La protection est ensuite confirmée par différentes autorités, tandis que certaines institutions françaises continuent d’imposer des mesures discriminatoires.
00:32:00 – Louis XIV et la protection des cagots
Sous le règne de Louis XIV, la protection des cagots se renforce. En 1683, l’intendant du Béarn propose à Colbert un projet de lettre patente en échange d’une contribution financière de deux louis d’or. Les décisions des parlements deviennent progressivement favorables aux cagots et permettent de contester les discriminations, avec notamment l’imposition d’amendes aux personnes qui les discriminent. En 1817, un texte des cours de Navarre interdit les insultes et prévoit des amendes ainsi que des excuses publiques lors de la messe.
00:36:26 – Les cagots étaient-ils riches ?
Emma revient sur les moyens nécessaires pour défendre ses droits en justice et sur la situation de certains cagots qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, deviennent propriétaires, créanciers ou prêteurs d’argent. Elle évoque un parallèle avec les banquiers juifs, dont les services sont recherchés alors qu’ils restent discriminés. L’enrichissement, l’achat de terres et une alphabétisation potentielle pourraient contribuer au maintien, voire au renforcement, des discriminations.
00:40:27 – Pourquoi maintenir la catégorie « cagot » ? Les résistances à l’émancipation
Emma présente plusieurs facteurs susceptibles d’expliquer le maintien des discriminations : la concurrence autour des ressources, la hiérarchie sociale et la volonté de préserver certains équilibres locaux. Dans les territoires autonomes, la discrimination peut aussi participer à la défense des coutumes face aux interventions du pouvoir royal, perçues comme une ingérence.
00:49:06 – Une disparition progressive de la discrimination
Les protections institutionnelles, l’assimilation et l’évolution des représentations contribuent progressivement à la disparition des cagots comme catégorie sociale. Le processus varie selon les territoires et s’accélère à partir du XVIIIe siècle, notamment grâce aux unions entre personnes désignées comme cagots et les autres habitants. La discrimination publique et l’infamie reculent.
00:51:45 – Bertrand Dufresne : un exemple d’assimilation
Le parcours de Bertrand Dufresne illustre la manière dont un stigmate local peut disparaître au fil des mariages mixtes, des migrations, des déplacements et des changements de milieu.
00:53:22 – De catégorie sociale à insulte
Emma distingue les procès portant sur les discriminations concrètes de ceux liés aux injures. Elle revient sur l’évolution du terme « cagot » et sur son usage comme insulte.
00:55:31 – La renaissance du mythe au XIXe siècle
Alors que les cagots ont progressivement disparu comme catégorie sociale, de nouvelles représentations se développent autour de leurs prétendues caractéristiques physiques. Des personnes présentant certaines particularités sont alors assimilées aux cagots. Emma évoque également la mystification de leur histoire et l’exotisme qui contribue à attirer les visiteurs dans les villages. Les voyageurs, les journaux et le développement du tourisme pyrénéen participent à la diffusion de ces représentations.
La mise en tourisme de l’histoire cagotte
Certaines brochures touristiques et la présentation de lieux aux visiteurs illustrent la manière dont l’histoire des cagots est mise en tourisme.
00:58:20 – Les Caqueux et d’autres populations stigmatisées
Emma évoque les Caqueux en Bretagne et les Burakumin au Japon comme pistes de comparaison, sans étendre sa thèse à ces populations.
01:03:03 – Que reste-t-il du terme « cagot » aujourd’hui ?
Le mot a largement disparu de l’usage courant, mais il peut encore être associé à un ancien stigmate ou faire l’objet d’un tabou.
01:04:56 – À la recherche du document de 1515
Emma évoque son projet de consulter les archives du Vatican pour retrouver le document original adressé au pape. Les sources disponibles sont souvent indirectes : procès, archives judiciaires et actes notariés permettent de reconstituer des trajectoires individuelles. Elle explique également comment elle s’est formée à la paléographie et s’est progressivement familiarisée avec les écritures des XVIIe et XVIIIe siècles.
01:10:05 – D’autres recherches à mener
La discussion s’ouvre sur les populations historiquement stigmatisées et sur la transmission des stigmates par la famille, le mariage, le quartier ou le métier. Emma aborde également l’impératif de pureté du sang et la manière dont certains métiers considérés comme infâmes peuvent influencer l’honneur et la position sociale d’une famille.
01:13:52 – Après la thèse : recherche et enseignement
Emma envisage de poursuivre dans la recherche tout en conservant un lien avec l’enseignement.
01:15:43 – Quelques conseils pour commencer une thèse
Emma conseille d’entrer rapidement dans les sources et les archives, tout en restant ouverte à d’autres disciplines et en préservant des temps de respiration en dehors de la thèse.
En bref
Ressources complémentaires
- Benoît Cursente, Les cagots : histoire d’une ségrégation, Morlaas, Cairn Editions, 2018.
- Claude-Olivier et Elie Haddad, « Race et histoire à l’époque moderne »,
- Jacques Fonlupt, Le crépuscule des cagots : histoire de la disparition d’une discrimination française au XIXe siècle, Pau, PUPPA, 2024.
- Alain Guerreau et Yves Guy, Les cagots du Béarn, Paris, Minerve, 1988.
- Michel Lauwers, Naissance du cimetière : lieux sacrés et terre des morts dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier, 2005.
- Jacques Le Goff, “Les marginaux dans l’Occident médiéval”, Les marginaux et les exclus de l’histoire, Paris, Union générale d’éditions, 1979.
- Francisque Michel, Histoire des races maudites de la France et de l’Espagne, Paris, A. Franck, 1847.

