Épisode 56 : Florian – Francocide.
Je suis très heureuse d’accueillir Florian Mathon pour discuter de son mémoire de M1 en affaires publiques – enjeux de la globalisation réalisé dans le cadre du séminaire « Idéologies et formes de la brutalisation ». Son travail «Implications et conséquences dans le réel de l’existence du francocide – Une (pseudo-)théorie politique d’extrême droite oscillant entre fait empiriquement contesté et objet social réel et signifiant », sous la direction du Professeur Emmanuel Taieb, a remporté le Prix spécial du Prix du Mémoire de SciencesPo Lyon 2024.
Résumé
Le terme de « francocide » s’est imposé ces dernières années dans l’espace médiatique et politique, sans pour autant renvoyer à une réalité juridique ou empirique stabilisée. Dans cet épisode, Florian Mathon propose une analyse rigoureuse de la genèse, des usages et des effets sociaux de ce mot, en s’inscrivant dans une réflexion plus large sur le pouvoir performatif du langage politique.
Le « francocide », tel qu’il est mobilisé par l’extrême droite, ne désigne pas uniquement le fait de tuer, mais toute atteinte portée à des Français définis selon une lecture racialisée — « de souche », blancs — et attribuée à des personnes perçues comme étrangères, non blanches, souvent assimilées aux populations arabes. Florian Mathon montre que ce terme est construit sur le modèle de « féminicide », stratégie revendiquée notamment par Éric Zemmour, afin d’imposer un mot chargé d’ambiguïté : renvoie-t-il à l’homicide ou au génocide ? L’imaginaire convoqué penche clairement vers la seconde interprétation.
L’épisode retrace l’histoire du mot, depuis ses premières occurrences au Québec autour de la défense de la langue française, jusqu’à son importation en France par la fachosphère à partir de 2018. Un basculement central est alors analysé : le passage du mot d’un usage adjectival à un substantif autonome. Ce changement n’est pas anodin, car il permet au terme de désigner un objet du monde, même si celui-ci n’existe pas empiriquement. Le « francocide » devient ainsi une catégorie interprétative prête à l’emploi.
Cette construction discursive est étroitement liée à la théorie du « grand remplacement », dont l’épisode retrace les racines intellectuelles — de Jean Raspail à Renaud Camus — et les reformulations contemporaines. Florian Mathon montre comment ces idées, longtemps marginales, ont été réactualisées et rendues plus acceptables par un travail sur le langage, combinant démographie, culture et religion dans une vision racialisée du monde social.
L’analyse se concentre ensuite sur la performativité du mot : comment un terme qui ne correspond à aucune réalité objective peut produire des effets bien réels. En s’appuyant sur Austin et Bourdieu, Florian Mathon rappelle qu’un mot n’est jamais performatif en soi ; il le devient lorsqu’il est énoncé par une figure dotée d’autorité symbolique et relayé dans des espaces de forte visibilité. Le langage ne se contente pas de décrire le monde : il l’organise, le hiérarchise et contribue à façonner nos catégories de perception.
Le rôle des médias est alors interrogé de manière centrale. Entre contraintes commerciales, instantanéité de l’information, concentration des groupes de presse et logiques éditoriales, l’épisode montre comment la répétition du terme « francocide » contribue à sa naturalisation. Même les tentatives de critique peuvent produire une « performativité involontaire », renforçant le mot en le faisant circuler davantage.
Enfin, l’épisode revient sur les mécanismes de récupération de faits divers à forte charge émotionnelle, et sur les difficultés structurelles à contrer ces discours sans apparaître inaudible. Loin de conclure à une « bascule morale » de la société, Florian Mathon propose une lecture structurelle : ce sont les conditions de production et de diffusion de l’information qui rendent aujourd’hui ces discours plus visibles, plus légitimes et moins contestés.
Extrait
Chapitrage
00:00:00 – Parcours
Arrivée à Sciences Po « par amour » ; c’est finalement lors d’une année de césure à Salamanque qu’il réalise son attachement aux sciences politiques.
05:44 – Genèse du sujet
Un intérêt initial pour l’histoire des idées politiques, en particulier celles qui sous-tendent le nazisme : comment les idées se construisent et se diffusent.
Travail mené en Espagne sur le pouvoir des mots et leur capacité à produire une réalité sociale (ex. : la pauvrophobie).
08:24 – Définition du « francocide »
Un terme qui ne désigne pas seulement le fait de tuer, mais toute atteinte portée à un Français défini comme « blanc » et « de souche » par la rhétorique d’extrême droite, commise par un étranger perçu comme non blanc, le plus souvent arabe.
Le terme s’inspire explicitement de la stratégie des mouvements féministes autour du mot « féminicide », comme Éric Zemmour l’a lui-même reconnu.
Une ambiguïté entretenue entre homicide et génocide — qui, à l’analyse, penche clairement du côté du génocide.
11:30 – Généalogie du mot
Premières occurrences au Québec, où le « francocide » renvoie à la disparition culturelle du français dans une Amérique du Nord majoritairement anglophone (notamment chez Issa Bazier et Aurélien Yannick).
Lorsqu’il est importé en France par la fachosphère, le mot change de statut : d’adjectif, il devient un nom.
Un glissement fondamental : le nom crée l’illusion d’un objet du monde, même s’il n’existe pas empiriquement — comme le Père Noël, que l’on peut visualiser, à l’inverse d’un mot inventé sans référent.
Première occurrence explicite en France en 2018 dans Riposte Laïque : « Nous assistons à un nouveau génocide : le francocide ».
15:15 – Francocide et grand remplacement
Une idée ancienne de l’extrême droite, récemment médiatisée.
Rappel des racines idéologiques : Le Camp des saints de Jean Raspail (années 1970), puis reformulation par Renaud Camus dans les années 2000.
Le récit d’une arrivée massive de migrants extra-européens, d’un apartheid anti-blanc, de la disparition des autochtones.
Trois dimensions du « remplacement » : démographique, religieuse et culturelle.
Deux thèses parallèles — francocide et grand remplacement — qui convergent vers une même vision racialisée du monde social.
18:40 – Continuités idéologiques
Dans les années 1970, François Duprat, intellectuel de la Nouvelle Droite néonazie, parle déjà d’un « génocide de notre peuple ».
Lecture raciale du monde fondée sur le « réalisme biologique ».
Renaud Camus réactualise ces idées pour les rendre plus acceptables.
Un courant longtemps marginalisé, désormais remis au centre.
20:12 – Zemmour, Le Pen et stratégies concurrentes
Objectif commun, récits différents.
Le terme « francocide » comme stratégie politique pour déborder Marine Le Pen par la droite, face à sa stratégie de dédiabolisation et de lissage du discours.
30:18 – Problématique du mémoire
Un travail initialement centré sur le mot lui-même.
De quoi le francocide est-il le symptôme ? Que dit-il de notre société ?
Comment un mot qui ne correspond à aucune réalité empirique peut produire des effets sociaux bien réels ?
Le francocide comme objet social, discursif et fait social.
32:38 – Comment un mot fabrique du réel
Les journalistes comprennent ce à quoi le terme renvoie, malgré l’absence de réalité objective.
Le mot agit comme un énoncé performatif, traduisant un imaginaire raciste et proposant une grille d’interprétation du monde social.
35:16 – La performativité du langage
Un mot n’est jamais performatif en soi.
C’est parce qu’il est porté par une figure d’autorité — ici Éric Zemmour — qu’il acquiert une efficacité sociale.
Distinction d’Austin entre énoncés constatifs et performatifs.
Chez Bourdieu, la langue est une représentation du monde qui agit sur le monde.
Certains groupes sociaux disposent des moyens de production linguistique et imposent leur vision du réel.
Aliénation linguistique et intériorisation des catégories dominantes.
40:56 – Du mot à la formule
L’importance de la répétition, du martelage.
Le mot devient une formule médiatique immédiatement intelligible, qui s’impose sans discussion.
43:11 – Le rôle des médias
Panorama des théories de l’influence médiatique :
– la seringue hypodermique (Lasswell)
– la communication à deux étages (Katz).
Démarche constructiviste : les médias façonnent nos catégories de perception et participent à la construction de la réalité sociale.
Logiques politiques, commerciales et éditoriales.
Performativité involontaire : s’attaquer au mot contribue parfois à le renforcer.
51:37 – Faits divers et récupération
Meurtres de Lola, Samuel Paty, attaque d’Annecy.
Récupération systématique de certains faits divers chargés émotionnellement.
Difficulté à contrer ces récits face à la gravité des événements.
Effacement progressif des appels à la non-politisation.
54:11 – Du fait divers au fait politique
Typologie entre fait divers, fait politique et fait divers politisé.
Tout fait social est potentiellement politisable.
01:01:52 – Demandes de non-récupération ignorée
01:04:53 – Les limites structurelles des médias
Instantanéité de l’information, logiques commerciales, manque de vérification.
Concentration des médias entre les mains de grands groupes et de milliardaires.
Faible protection de l’information comme bien public.
Contraintes imposées aux journalistes par les lignes éditoriales.
01:08:59 – Sommes-nous dans une société plus raciste ?
Moins une évolution des mentalités qu’un effet de structure, qui favorise la diffusion de ces discours avec de moins en moins de contradiction.
01:11:10 – Pistes de résolution
Les solutions ponctuelles sont insuffisantes.
Nécessité de s’attaquer aux structures, notamment à la concentration des médias.
Le discours fonde l’action, mais sans action concrète, l’impact reste limité.
01:16:44 – Ouvertures
Retour méthodologique.
Ce qui aurait mérité d’être approfondi : la théorie et la circulation du terme sur les réseaux sociaux (#francocide), notamment lors des élections européennes.
Absence de terrain.
01:22:44 – Reconnaissance académique
Prix du mémoire de Sciences Po et prix spécial du jury.
01:25:00 – Conseils de rédaction
Ne pas rester seul, soigner la méthodologie et ne pas négliger la mise en forme.
Ressources complémentaires
Articles :
- Mariau Bérénice, « Les formes symboliques de l’événement dramatique. Pour une grammaire du fait divers au journal télévisé », Communication & langages, 2016, vol. 1, no 187, pp. 3-22, doi:https://doi.org/10.3917/comla.187.0003.
- Rossi-Landi Feruccio, « Le langage comme travail et comme marché »,
Chapitres d’ouvrage :
- Dézé Alexandre, « La « dédiabolisation » . Une nouvelle stratégie ? », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national, Paris, Presses de Sciences Po, Académique, 2015, pp. 25-50, doi:10.3917/scpo.crepo.2015.01.0025.
Ouvrages :
- Aglan Alya, Besson Florian, Chappey Jean-Luc, Denis Vincent, Foa Jérémie, Gauvard Claude, Joly Laurent, Lancereau Guillaume, Larrère Mathilde, Loez André, Noiriel Gérard, Offenstadt Nicolas, Oriol Philippe, Rideau-Kikuchi Catherine, Sansico Virginie et Thénault Sylvie, Zemmour contre l’histoire, Paris, Gallimard, Tracts, 2022.
- Alduy Cécile, La langue de Zemmour, Paris, Seuil, Libelle, 2022.
- Berger Peter et Luckmann Thomas, La Construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, Sociologia, 2022, no 3e éd.
- Klemperer Victor, LTI, la langue du IIIe Reich: carnets d’un philologue, Paris, A. Michel, Bibliothèque Albin Michel, 1996.
- Noiriel Gérard, Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Paris, La Découverte, SH / L’envers des faits, 2021.
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