Episode

Épisode 55 : Mathéo – Indochine, Afghanistan : populations autochtones et contre-insurrection.

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Je suis très heureuse d’accueillir Mathéo Boccoz pour discuter de son mémoire de M2 en science politique -Sécurité internationale et défense «Passer le flambeau – Étude des processus d’autochtonisation en contre-insurrection» réalisé sous la direction de Madame Isabelle DUFOUR à l’Université Jean Moulin  Lyon 3.


Résumé

Comment une puissance engagée dans une guerre irrégulière tente-t-elle de « passer le flambeau » à des acteurs locaux ? L’épisode explore les processus d’autochtonisation de la contre-insurrection, entendus comme l’ensemble des mécanismes par lesquels un acteur extérieur cherche à intégrer, transformer ou remplacer ses propres dispositifs militaires par des forces, des institutions et des pratiques locales.

L’autochtonisation est définie comme un processus combinant intégration, acculturation, autonomisation et remplacement entre un élément extérieur et un objet autochtone, qu’il s’agisse de populations, de méthodes ou d’organisations. Ce concept est volontairement distingué de celui d’« indigénisation », jugé trop étroitement lié à l’histoire coloniale, afin de proposer une grille d’analyse applicable à des contextes politiques variés. Deux formes sont mises en évidence : une autochtonisation asymétrique, lorsque les acteurs locaux sont intégrés dans un système imposé, et une autochtonisation symétrique, lorsqu’un État vient en soutien d’un autre État formellement souverain.

Cette grille est appliquée ici à deux conflits volontairement contrastés. En Indochine, la France fait face à un manque chronique d’effectifs, à un faible soutien de l’opinion publique et à des contraintes budgétaires fortes. L’autochtonisation apparaît d’abord comme une solution pragmatique : recrutement de supplétifs, création de milices d’autodéfense, puis intégration progressive de soldats autochtones au sein de l’armée régulière, dans un processus bientôt qualifié de « jaunissement ». Ces dispositifs s’accompagnent de hiérarchies héritées du système colonial, de problèmes de loyauté, de désertions et d’infiltrations, ainsi que d’une difficulté persistante à construire des armées nationales réellement autonomes. La tentative de création d’États locaux, notamment autour de la solution Bao Dai, illustre une autochtonisation dite symétrique, qui peine toutefois à produire de la légitimité face à la propagande et à la dynamique du Viet Minh.

En Afghanistan, l’Union soviétique s’engage à partir de 1979 dans un contexte radicalement différent. Pensée initialement comme une opération rapide visant à stabiliser un régime allié, l’intervention se transforme en guerre longue face à une insurrection diffuse et durable. L’effondrement progressif des forces armées afghanes conduit l’URSS à tenter d’autochtoniser la contre-insurrection par la formation, le conseil et l’aide matérielle. Mais l’absence de stratégie cohérente, la rotation rapide des dirigeants soviétiques, le mépris affiché envers les forces locales et le recours croissant aux milices fragilisent durablement l’État afghan. L’autochtonisation devient alors un travail sans fin, marqué par la dépendance, la corruption et la perte de contrôle politique.

À travers cette comparaison, l’épisode met en lumière l’ambivalence profonde de l’autochtonisation : pensée comme une solution de sortie de guerre et de transfert de responsabilité, elle révèle souvent les limites structurelles des entreprises de contre-insurrection et interroge les conditions réelles de construction de la légitimité étatique.


Extrait


Chapitrage

00:00:00 – Parcours et genèse du mémoire
Présentation de Matheo Boccoz et de son parcours en science politique.

00:04:58 – Définir l’autochtonisation
Pourquoi créer ce concept, distinct de l’« indigénisation ».
Définition : processus d’intégration, d’acculturation, d’autonomisation et de remplacement entre un élément extérieur et un objet autochtone.
Objectif du mémoire : construire une grille d’analyse appliquée à la contre-insurrection.

00:08:34 – Contre-insurrection et autochtonisation
Définition de la contre-insurrection.
Distinction entre autochtonisation asymétrique (intégration des locaux dans un système imposé) et symétrique (soutien à un État allié).

00:11:11 – Choix des cas d’étude
Guerre d’Indochine (contexte colonial) et intervention soviétique en Afghanistan (soutien à un État indépendant) pour tester le concept dans des contextes opposés.

00:13:48 – La guerre d’Indochine : contexte et déclenchement
Présence française, occupation japonaise, montée du Viet Minh, échec des négociations, bombardement de Haïphong et début du conflit en 1946.

00:30:08 – Autochtoniser la contre-insurrection en Indochine
Manque d’effectifs, coûts, connaissance du terrain.
Rôle des supplétifs, milices d’autodéfense, compagnies légères et commandos.
Désertions, infiltrations, hiérarchies coloniales et concept de « race martiale ».

00:48:17 – Le « jaunissement » de l’armée française
Recrutement massif d’autochtones comme soldats réguliers.
Solution perçue comme temporaire mais devenue centrale.

00:52:16 – Groupes religieux, mafieux et contrôle des alliés locaux

00:58:05 – Autochtonisation symétrique : la solution Bao Dai
Création d’États et d’armées nationales.
Soutien chinois au Viet Minh, tournant du conflit.

01:04:52 – Limites et échecs
Corruption, manque d’élites locales, propagande vietminh.
Perte de l’initiative militaire française.

01:11:00 – La stratégie Navarre et Diên Biên Phu
Tentative de sortie honorable et question de la mémoire de la bataille.

01:23:34 – L’intervention soviétique en Afghanistan : contexte
Coup d’État de 1978, divisions du PDPA, réformes brutales, révoltes, assassinat de Taraki.

01:33:26 – Pourquoi l’URSS intervient
Soutien à un régime communiste, crainte de déstabilisation régionale, élimination d’Amin.

01:39:42 – Une stratégie mal anticipée
Croyance en une opération rapide.
Affaiblissement de l’armée afghane et dépendance au soutien soviétique.

01:43:05 – Les opérations soviétiques
Contrôle des villes, destruction des villages, déplacements massifs de population, unification de l’insurrection.

01:48:16 – Autochtoniser la contre-insurrection en Afghanistan
Formation, conseil, aide matérielle.
Instabilité du leadership soviétique et mépris envers les forces locales.

01:56:00 – Milices, conscription et effondrement de l’État
Dépendance croissante aux milices, inflation, chute de Kaboul.

02:11:14 – Ouvertures
Autrochtonisation, milices et state-building.
Apports théoriques et pistes de recherche futures.


Ressources complémentaires

Le Mémoire de Mathéo

Pour l’Indochine :
  • Cadeau, Ivan. La guerre d’Indochine : de l’Indochine française aux adieux à Saigon, 1940-1956. Paris. Tallandier. 2015.
  • La 317e section, réalisé Pierre Schoendoerffer – 1965
Pour l’Afghanistan:
  • Giustozzi, Antonio. War, politics and society in Afghanistan: 1978 – 1992. Washington, DC. Georgetown University Press. 2000. 320 p.
  • La Fracture Afghane (Afghan Breakdown), réalisé par Vladimir Bortko – 1990.

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Marjolaine